Mzab House

At Mzab - une société amazighe, par Hammou Dabouz - parte 3

At Mẓab,
Une Société Amazighe d’Algérie
A l’Epreuve des Temps

Parte 3

Par Hammou DABOUZ

Vie culturelle

Une culture qui ne s’actualise pas s’anachronise, pour prendre à coup sûr le chemin qui mène tout droit à la disparition. La diversité, l’expression de soi, la transformation et la prospérité sont le résultat de la vitalité culturelle. La diversité culturelle est autant précieuse que la biodiversité. Dans le Mzab, même si elle est basée sur l’oralité, toute une vie littéraire et culturelle a toujours existé. A présent, le patrimoine immatériel est aussi attesté par un grand fond de manuscrits portant sur les divers domaines historique, linguistique, religieux, juridique, social… et littéraire. Cette multi-richesse avait vite attiré l’attention des européens qui l’ont exploitée dans beaucoup de recherches interdisciplinaires.
La culture dans le Mzab est l'expression la plus profonde de ses richesses. Chaque période historique a laissé une masse de savoir-faire et de connaissances qui ne cessent d'évoluer de génération en génération. Quant aux générations actuelles, il est constructivement de leur devoir de penser à la préservation et à la mise en valeur de tout l'ensemble culturel du Mzab et ce, sous ses différents aspects d'expressions poétiques, techniques… et artistiques. L’emprise sociale de la culture populaire est une réalité nationale et un habitus légitime. L’avenir des At Mẓab dépend diamétralement et plus que jamais du rapport de ces derniers aux éléments constitutifs de leur langue et de leur culture amazighe qui sont en symbiose avec leur religion universelle.
Le grand inventaire des contes (tinfas, en amazighe du Mzab) populaires oraux qui, dans une étape ultime, continue de résister à la disparition, nécessite une sauvegarde écrite. Le conte traditionnel se situe en effet à l'articulation de deux types de sociétés, l'une traditionnelle, et l'autre en devenir. C’est un inventaire qui offre un menu varié au plan thématique et selon des typologies variables. Dans un schéma simplifié, les récits peuvent être classés selon trois catégories :
1. Les légendes inspirées des textes sacrés, mais bien adaptés aux réalités géographiques, culturelles, sociales… et économiques.
2. Les récits issus de la région du Mzab et traitant de thèmes spécifiques à cette dernière.
3. les récits inspirés d’œuvres connues et faisant partie des autres cultures (comme « Mille et Une Nuit ») sans rapport avec les réalités historiques de la région.

En excluant les récits de la 1ère catégorie, les autres se manifestent an ayant les caractéristiques suivantes :

- Du point de vue contenu, les récits narrés sont courts et, des fois, bien très courts (anecdotiques et légendaires).
- L’anecdote fait relater la genèse d’un adage ou justifier une légende.
- Le héros est toujours un personnage humble : une veuve, un(e) orphelin(e), une personne pieuse, une fille, etc...
- Faisant partie de l’oralité, le conte reste malléable (il y a à remarquer que des détails apparaissent et disparaissent d’un conteur à l’autre).
- Le conte traditionnel n’a pas de propriétaire, il relève du monde des conteuses, et fait partie au fond du patrimoine populaire.
- Un bon nombre de contes ne connait pas de titres. On fait remarquer que le titre correspond dans la plus part des cas au nom du héros ou à une formule consacrée.
- Le conte oral est véhiculé par le genre féminin à la veillée.
- Contrairement aux domaines artistiques tels le chant et la danse, le conte populaire est toléré par les hommes de pieux.
- Des contes narrés dans le Mzab ont, comme au reste de Tamazgha, leurs versions dans la tradition méditerranéenne.

L’expression orale est le trait marquant des différentes productions intellectuelles et artistiques nées dans le Mzab. Malgré que l’ancien patrimoine culturel véhiculé par la tradition orale (contes, adages, poèmes, proverbes, chants ou toute autre forme d’expression) recèle bien une richesse intellectuelle, morale et artistique d’une grande valeur, tout s’est passé comme si, pour les lettrés (en langue arabe), seule la chose religieuse mérite le soin d’être écrite. Aujourd’hui, on peut dire que le passage d’une production culturelle orale à celle écrite a été marqué par la création du conseil de Tumẓabt dans les années 1980 auquel ont pris part des hommes déterminés. Ces sont ces hommes qui ont marqué les tous débuts du passage de la langue amazighe dans le Mzab du stade de l’oral à l’écrit. A présent, le Mzab compte des dizaines d’homme ayant produit des centaines de poèmes et de proses. Le nombre de poètes ne cesse d’augmenter depuis notamment les années 1990, et des recueils de poèmes sont aujourd’hui publiés. Par ailleurs, l'introduction de l'enseignement de tamazight dans le Mzab, qui avait connu ses débuts vers le début des années 1990 au sein de l'institut "El-Islah" de Taγerdayt où a été introduites la matière langue et la littérature tumẓabt, a tout particulièrement permis de contribuer à marquer le passage de l’oralité à l’écriture. Et cet enseignement qui résiste à toutes les tentations d’étouffement, dure jusqu’à nos jours.
Par ailleurs, depuis les années 1980, des étudiants du Mzab ont pris l’initiative de prendre en charge leur langue-culture en animant des expositions culturelles aux universités et au sein des associations dont la plus renommée est l’association Bergan pour la protection de l’environnement et la sauvegarde du patrimoine culturel. Dans cette optique, et suite à une demande destinée au HCA, il y avait du 22 au 24 mars 2000 l’organisation par le mouvement associatif, sous l’égide du HCA, de la deuxième édition du Festival de la poésie amazighe à Bergan.
Dans ce temps, deux revues ont été animés (revues Tifawt et Izmulen). Quant aux mass médias, outre la présence de tumẓabt à la chaîne 2, la chaîne de Ghardaia, depuis sa création, consacre de manière subalterne un certain temps très insuffisant pour diverses émissions en langue amazighe du Mzab.

Vie artistique

Il est largement admis que la région du Mzab accuse tout un retard dans le domaine du chant d’expression amazighe , cela en dépit des inestimables richesses que recèle cette région. Cet héritage richissime et tout un environnement peuvent à l’époque actuelle engendrer une dynamique et un dynamisme sans précédent, tout particulièrement dans la chanson sur laquelle tant d’artistes ont œuvré depuis le début des années 1970 et ce, avec le tout début du chanteur Âadel Mzab, pionnier et père de la chanson tumẓabt, qui tout seul, était parvenu à gagner une échelle d’audience au Mzab et en Kabylie.
En dépit d’une histoire de plus de trois décennies, la situation actuelle de la chanson d’expression amazighe du Mzab n’est pas facile à surmonter, cela pour différentes causes. Toute une stagnation risque de peser lourdement sur le devenir de la production de la chanson d’expression amazighe dans cette région. Dans ce papier, il est important de préciser que l’objectif est de faire connaître en bref comment la chanson contemporaine est née dans le Mzab, dans quelles conditions a évoluée et ce, sans entrer dans les aspects thématiques et musicologiques.
Il y a lieu ici de distinguer la chanson du chant traditionnel en tant que forme d’expression pratiquée (dans diverses occasions nuptiales, religieuses et autres) et non accompagnée d’instruments musicaux de mélodie. Dans la présente rétrospective historique, on admet pour la chanson amazighe dans le Mzab trois étapes principales : la première allant du début des années 1970 à la fin des années 1980, la deuxième de la fin des années 1980 à la fin des années 1990 et l’actuelle étape qui a débuté tout juste avec notre entrée au troisième millénaire.
La première étape a connu ses tous premiers débuts grâce à la détermination du chanteur Âadel MZAB que l’histoire retiendra son nom pour toute l’ascendance. Âadel Mzab - le nom « Mzab » se réfère à une région amazighophone de la partie Nord du Sahara algérien -, comme le montre d’ailleurs son nom artistique comportant le terme Mzab auquel toute la société des At Mzab s’attache et par rapport auquel s’identifie, est resté en phase avec sa société, son vécu et le monde qui l’entoure et ce, par fidélité à sa mission artistique et son rôle de chanteur sensé participer à sauvegarder sa culture et sa langue maternelle.
Âadel Mzab a su, grâce à sa persévérance plusieurs fois décennale, donner à la chanson un rôle important dans la participation à la sauvegarde de la culture amazighe et cela, à un moment crucial caractérisé par une multitude de difficultés. Après être parvenu à inscrire la chanson dans un processus de rupture avec les pratiques anti-musicales, il était parvenu à la faire sortir d’un état de sclérose naissant et d’une réversibilité mortelle tout en défiant les circonstances malencontreuses des décennies 1970-1980 qui, à cause que la chanson était considérée comme un tabou/péché, étouffaient cette action artistique depuis sa phase embryonnaire. Concernant ce mot « tabou/péché », il y a à faire remarquer que dans les traditions religieuses, tout ce qui se rapportait aux genres musicaux, artistiques tels la chanson, le théâtre et la poésie étaient strictement interdits par le cercle religieux des iâezzaben. Donc le fait de songer et de s’engager dans la chanson encourait l’auteur une impitoyable inimitié, toute une excommunication et un strict refoulement.
Le chanteur Âadel Mzab, comme l’ont fait d’ailleurs d’autres chanteurs du Mzab, a su et pu vaincre l’interdit tout en exprimant à haute voie et en décrivant la vie de la société amazighe du Mzab. Ainsi, cette démarche artistique s’est inscrite dans une remise en cause de l’ordre établi des années 1970-1980. Les chansons à caractère social et sentimental occupent la place prépondérante de l’œuvre multi décennale de Âadel Mzab. Sa chanson présente un éventail qui mérite d’être étudié de près pour servir d’appui et d’expérience-synthèse.
Les thèmes de la chanson de Âadel Mzab étaient diversifiés. C’était le regard d’un artiste sur des pratiques sociales, sur la religion de la société et les prophètes, sur la fille de son pays, sur la circoncision et le mariage, sur la naissance et la mort, sur les fêtes, sur la nature et sur les événements qui marquent l’histoire contemporaine du Mzab. On évoque ici que le poème « ay anuji » chanté a été in extremis sauvé et tiré d’un répertoire traditionnel (et anonyme). Là on fait attirer l’attention qu’une grande partie du patrimoine immatériel risque de disparaître du champ de notre vécu tant que ce dernier demeure enfouie seulement dans la mémoire collective.
Dans l’évolution de la chanson pendant les années 1980, on a principalement vu l’apparition de deux autres chanteurs ; il s’agit de Slimane Othmane et Djaber BLIDI qui avait diffusé son seul et unique album au milieu des années 1980. La demande était passée d’une étape primaire à une étape qui avait connu du point de vue demande un considérable changement.
La deuxième étape voit l’éclosion de nouveaux chanteurs et troupes musicales encore déterminés à relever le défi pour mener la chanson vers une certitude où tous ses enfants puissent s’épanouir. Âadel Mzab, Slimane Othmane et Djaber BLIDI sont rejoints ainsi par les troupes Itran et Utciḍen, par les chanteurs Alga, Amar KHELILI, Said TAMJERT, Bassa AKERRAZ et bien d’autres qui ont plus au moins travaillé sur la chanson.
Pour que l’histoire le retienne, à l’origine de cette deuxième étape, un groupe, composé par Zitani Hammou et Djamel, Âadel MZAB et Baslimane Mahfoud, a organisé au Centre Culturel de Berriane vers la fin de l’année 1988 deux journées d’étude sur le très modeste itinéraire de la chanson amazighe du Mzab auxquelles ont participé Âadel Mzab et la quasi-totalité des jeunes chanteurs ainsi que des acteurs du folklore de la ville de Berriane. Les organisateurs de ces deux journées ont mis le point sur la nécessité vitale d’inciter et d’aider les nouveaux chanteurs à s’engager dans la chanson d’expression amazighe. Ces deux journées d’étude sur la chanson amazighe du Mzab avaient en effet donné un nouveau souffle à la chanson en réussissant à amorcer une dynamique et à inciter les jeunes chanteurs à s’orienter vers la chanson d’expression amazighe.
Cette deuxième étape se distingue de la première par le changement qu’a connu globalement la scène politique algérienne et, localement, par la naissance d’une génération de chanteurs prêts à prendre en main la destinée de la chanson. Cette génération d’artistes était caractérisée par un esprit de mobilité et de créativité ; c’était grâce à ces efforts déployés que le répertoire musico-thématique existant a connu tout un apport d’enrichissement quantitatif et qualitatif. Pour l’accomplissement de ce travail et pour assurer le contenu thématique des chansons, l’on avait fait appel aux poètes les plus renommés de la région du Mzab, entre autres Abdelouahab AFEKHAR, Salah TIRICHINE, Hammou ZITANI, Ahmed HADJ YAHIA, Youcef LASSAKEUR, Omar BOUSSADA, Omar DAOUDI et bien d’autres. C’est grâce à tous ces acteurs que l’on doit rendre un grand hommage pour leur participation dans la sensibilisation des masses et la redynamisation de la vie artistique. La chanson était à partir de cette étape diffusée à une grande échelle du Mzab via les nouveaux supports, notamment la cassette et le CD. Ne serait-il utile de rappeler que les mass média audio et/ou audio-visuels doivent constituer un véritable moyen de diffusion fort efficace pour toute la production chantée et d’éveil de la conscience amazighe.
Il y a lieu de faire remarque qu’outre la chanson proprement dite, un nombre de troupes de chorales ont depuis les années 1970 été créées. Les plus connues sont Omar DAOUDI, Omar BOUSSADA, Omar BADJOU, Moussa RFISSE, SELLAS et d’autres.
L’opposition entre deux étapes sociales distinctes, passée et présente, nouvelle et ancienne, traduit une rupture définitive au sein de la jeune génération avec la vision traditionnelle de la société et marque la prise en charge de la dimension amazighe exprimée par la chanson. La chanson d’expression amazighe du Mzab est depuis plus d’une décennie avait sensiblement dépassé une première étape qui était très déterminante pour les étapes suivantes.
La troisième étape qui est en cours, a vu la diffusion par Slimane Othmane d’un album de style chaâbi. Et le tout prochain produit musical le prépare le chanteur Djamel IZLI, ex chef de la troupe Uččiḍen. Cet album, bien travaillé, sera mis sur le marché international le mois mai 2009. Cet album, au nombre de 8 chansons, est intitulé « TAMEDDURT » (Existence).
La chanson dans le Mzab a dans l’étape actuelle besoin d’encouragement et de plus de chercheurs en matière musicologique et thématique afin d’arriver à réunir les conditions requises et toutes les connaissances qui peuvent servir de repère et de matière première indispensable pour le développement de la chanson d’expression amazighe. L’actuelle étape dont certaines perspectives se dessinent, est celle qui, tout particulièrement, intéresse la classe artistique en raison du rôle qu’on doit jouer pour redynamiser, élargir davantage et faire participer activement de larges franges dans cette entreprise artistique, notamment les poètes et les chanteurs. Il s’agit d’opérer une mise à niveau de la chanson tout en la faisant sortir de ces confins. Dans cette optique, un festival de la chanson amazighe du Mzab sera organisé à Ghardaia (Taγerdayt) du 12 au 18 mai 2009.

Rapport avec d’autres artistes amazighes

En partant du fait de partager un même espace historique et préhistorique, linguistique et culturel, traditionnel et civilisationnel, une prise de contact entres différents chanteurs amazighes doit massivement arriver pour avantager un rapprochement fructueux entre le Mzab et les autres régions de Tamazgha (Amazighie). Il y a lieu de faire remarquer qu’un rapport de complicité entre le Mzab et la Kabylie a bel et bien existé. On évoque ici que des chansons du Mzab ont été reprises par des chanteurs kabyles. Il s’agit de la chanson « ay anuji » de Âadel Mzab reprise par la troupe Tagrawla de Kabylie, du poème « Tamurt n Sehra » de Salah TIRICHINE chanté par le chanteur Ferhat MEHANI, de la chanson « ay anuği » de Âadel MZAB reprise par la chanteuse Ferroudja. Cette dernière artiste a aussi chanté le poème « a lalla zeṭ izeṭwan » de Salah TIRICHINE. Il est temps d’inscrire et d’adapter la chanson amazighe aux nouvelles conditions pour la mettre en compétition et ce, pour lui permettre à l’avenir de connaître un développement assez équilibré dans un itinéraire historique propre à toutes les régions amazighes.
La chanson était, reste et sera entre autres un moyen très important et efficient de contribution à la conscience identitaire et culturelle amazighe. Le travail de la chanson reste un investissement de générations, certes immatérialisable, mais qui aura des retombées positives et épanouissantes sur toute la société. La nouvelle génération, quant à elle, est aujourd’hui par excellence le lieu d’audience, de consommation et de production privilégie de la chanson amazighe. En bref, les jeunes sont au Mzab le meilleur facteur et un lieu propice au progrès d’une chanson d’expression amazighe dans son contenu thématique que dans son contenant musical. Les prédécesseurs doivent éveiller dans les nouveaux artistes cette dimension « chanson » pour créer une dynamique capable de faire sortir la chanson d’expression amazighe du Mzab d’une situation de marasme dangereuse.
La crise qui se manifeste un peu partout, doit accélérer une prise de conscience à la hauteur de la marche du monde de l’humanité. Cette prise de conscience devrait arriver très vite pour sauver cette richesse algérienne du risque d’une disparition. Mais une telle prise de conscience est de nature à bien remettre en cause tout un nombre de problématiques d’ordre administratif, politique… et philosophique. C’est en effet cela qui continue de contribuer à freiner la marche de l’histoire.

Références bibliographiques

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